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La nuit je me, je me lave les mains... (et Bashung meurt une seconde fois)

 

19h10, c’est l’heure d’enfiler ton pyjama blanc, en tissu rêche et inodore ; et tes imitations de crocs en plastique ; où la pantoufle la plus classe depuis la disparition de la charentaise.

 

A l’étage, les blouses défraichies après douze heures de garde t’attendent dans une impatience fébrile.

19h15, tu passes les portes de la pédiatrie accompagnée par les deux collègues infirmières qui font la nuit avec toi, et en avançant dans le couloir tu prends le pouls du service : tu as besoin d’avoir des indices sur la qualité de la nuit que tu vas passer. Tu as envie de te rassurer. Tu aime ton boulot, mais le moins il y a en, le mieux c’est quand même. Et quand tes collègues usées et moites te sautent dans les bras en te voyant débarquer fraiche et parfumée, ce n’est pas bon signe… Un excès d’enthousiasme trahi toujours un soulagement immense.

Donc c’est la preuve d’une journée de merde.

Et les journées en pédiatrie font toujours 12 h + 12 h…

CQFD 

Rassemblement des deux équipes dans l’office infirmier, pour être fixée véritablement sur ce qui t’attends : c’est l’heure de la relève. Les filles de jour nous font les transmissions sur chaque patient.

Sachant que la durée moyenne d’hospitalisation chez nous c’est trois jours, ils changent assez souvent, les patients. Heureusement, on a notre stock d’ado en difficultés, qui eux, faute de structures adaptées dans la région, restent chez nous pour des durées indéterminées (mais assez longtemps pour chambouler la loi de péréquation qui fait que l’hôpital public fonctionne encore).

 

Les transmissions, ce n’est pas seulement noter sur ta feuille les consignes pour la nuit. Ce n’est pas seulement savoir qu’un tel chauffe et qu’il faut donc régulièrement contrôler sa température, ni qu’il est seul et qu’il faudra lui donner ses biberons. Ce n’est pas non plus savoir ce qu’à fait le chirurgien pour la fracture de la chute en vélo, ni tous les combien la bronchiolite aura ses aérosols.

Non, les trans c’est surtout le moment où tu apprends que la maman du 327 est tombée enceinte « en étendant son linge » (comprendre : tu vas faire du social) ; que le couple de parisiens en vacances dans sa résidence secondaire à Chamonix ne supporte pas l’idée de passer une journée de plus à l’hôpital (là, tu vas user de démagogie au point de te persuader toi-même que tu es sincère) ; que le père du 311 va te masser le dos pendant les susdits aérosols de son bébé (attends, merde, tu as dit combien d’aérosols à faire, cette nuit ??) ; et enfin, que tu as un déclenchement pour pré-éclampsie qui se prépare en bas, et que tu ne sais pas dans quel état sera le bébé de 35 semaines.

Les transmissions, c’est le quart d’heure supposé au bout duquel tu dois savoir où est-ce que tu vas mettre les pieds. C’est un quart d’heure jamais respecté, qui t’aide à augmenter ta balance horaire mois après mois. Un quart d’heure de 45 minutes.

 

Avec l’arrivée du froid, du côté des petits, on a des bronchiolites à foison. Le mois dernier, c’était des gastro. Pour les bronchio, le port du masque est obligatoire. Pour les gastro, il est vivement conseillé, à moins d’avoir gagné tous les concours d’apnée à la piscine. Non parce que entrer dans une chambre qui n’a pas été aérée ; à jeun, à 5 heures du mat’, et où sont confinés deux enfants qui se vident depuis 24 heures, c’est un peu l’antithèse de l’hygiène à l’hôpital finalement. Avec l’odeur qui s’imprègne sur les mains malgré les gants et la solution hydro-alcoolique. Tu en arrives à échanger un regard inquiet avec l’infirmière au moment du tour, où aucune des deux n’ose demander à l’autre s’il faut vraiment qu’on aille leur prendre la température…

La bronchiolite, c’est des enfants à qui il faut faire des DRP (désobstruction rhino-pharyngée) (mouchage de nez en règle), des aérosols même la nuit quand ils dorment bien et qu’ils se réveillent sans plus savoir où ils habitent. C’est une saturation en oxygène à vérifier régulièrement, quand elle n’est pas en continue et qu’elle bipe agréablement toutes les 5 minutes, volume bloqué à fond dans le bureau, dès que l’enfant dé-sature. C’est un ancien préma de quelques mois, avec des lunettes à oxygène et un tirage intercostal flippant qui lutte toute la nuit rien que pour respirer, et qui sera intubé le lendemain.

En fait, la bronchiolite, c’est ce qui te tient réveillée toute la nuit.

 

Du côté des grands, ils y a les ados, hospitalisés pour divers troubles du comportement (tentatives de suicide, agressivité, schizophrénie, où tout simplement « refus d’aller à l’école », à 10 ans…) mais aussi les « vrais » malades, ceux qui font gagner de l’argent à l’hôpital, tarification à l’acte oblige, soit les fractures, les appendicites, péritonites et j’en passe. Les vrais malades, ils ne demandent pas grand-chose : surveillance de température, vessie de glace à poser sur l’endroit douloureux, et puis pour la vraie douleur, c’est l’infirmière qui gère (mais c’est toi qui fais les allers-retours pour éteindre la sonnette sur laquelle l’enfant en souffrance à 8/10 sur l’échèle d’évaluation de la douleur appuie frénétiquement, toutes les 3’30, et surtout, tu comptes jusqu’à dix, mais tu fais ça avec le sourire).

Les ados ? Les ados… (Soupir) C’était un peu ma plus grande angoisse, avant de commencer à bosser. Ben oui, je croyais encore que j’étais jeune, et qu’il n’y avait pas assez de distance… jusqu’à ce qu’un pré-pubère de la moitié de mon âge apprenne pour mes 28 balais et m’achève (après m’avoir dit que mes lunettes ne m’allaient pas) d’un « vas-y mais t’es viiiiiiiiieille en fait ! » C’est bien, ça remet un peu de perspective à la distance…

Maintenant, face à eux, je me demande surtout comment ça se fait qu’il n’y ait pas plus de structures mieux adaptées pour eux. Chez nous, ils ont tous un contrat, établit avec un pédiatre et la psychologue, qui précise plus ou moins clairement leurs droits et leurs interdictions pendant la durée de l’hospitalisation. Contrat évolutif revu toutes les semaines au « point ado » ce qui fait qu’on a toujours le nez dans leur dossier dès qu’ils nous demandent s’ils ont droit à un coup de fil. Et puis l’adolescent, c’est comme un jeune enfant, la manipulation en plus, il teste les limites. Ils cherchent à t’endormir, ils croient que tu n’as jamais été ado toi-même et que tu vas tomber dans le panneau à chaque fois.

 Alors concrètement, qu’est-ce qu’on fait avec ces jeunes paumés ? On essaie de recadrer, on joue la tierce personne objective et sans parti pris, tenue au secret professionnel. On flic, on tente d’atténuer les conflits. Et on appelle les gendarmes, quand il y en a un qui fugue… Surtout, on reste zen. On marche sur des œufs parce qu’on sait qu’il y a des failles dans notre prise en charge et qu’ils s’y engouffreront dès qu’ils les auront trouvées, ce qui ne manque pas d’arriver. C’est comme ça qu’on a retrouvé l’autre nuit une jeunette qui a déjà brassé pas mal de merde dans sa courte vie, entrain de chevaucher dans la chambre d’à côté un jeune éphèbe en postopératoire, qui avait passé la journée à défiler dans les couloirs du service le torse nu, en tirant son pied à perf, avec sa bande de pote. OMG. Le temps pour elle de remonter sa culotte que son preux chevalier se fendait d’un sourire niais : « tranquille, on a rien fait ! »

 

Au milieu de tout ça, ils y a les « réguliers », suivis depuis longtemps pour diverses raisons (anorexie, diabète, pathologies que mêmes les infirmières ne savent pas toujours expliquer…) ; et les « retours de bloc » qui viennent de se faire opérer, et à qui on autorisera d’abord un verre d’eau, puis un yaourt, et une compote.

Enfin, il y a les entrées, qui arrivent toutes par les urgences, et par définition, à n’importe quelle heure. Et passé 23 heures, si le téléphone sonne, il est accompagné du soupir de deux professionnelles qui n’ont pas envie de faire une entrée à 23h30 alors qu’elles n’ont pas encore eu le temps de se poser pour manger, et encore moins à 2h45 quand les derniers bibs de néonat’ ont été rotés. Et alors à 4h12, quand la sonnerie les sort du fauteuil où elles venaient juste de s’endormir, ce n’est plus un soupir, c’est un râle empâté qui veut simplement dire « putain, mais pourquoiiiii ? »

Une entrée, c’est vérifier que c’est la bonne taille de lit qui est dans la chambre où on va la mettre (un enfant de 4 ans ne passera plus dans le lit à barreaux de la 323) donc c’est de la manutention, sortir un lit pour mettre l’autre à la place, sans faire de bruit et en reconfigurant tout ce qui était dans la pièce (charriot, fauteuil, table, chaise…), c’est apporter une couchette pour l’accompagnant.

Puis c’est accueillir l’enfant, prendre ses mesures, poser des questions aux parents pour le recueil de données. Et enfin le bloquer sur la table de soin, à moitié couchée sur lui, pour que l’infirmière pose le cathéter. C’est supporter qu’il te hurle dans les oreilles et te lance des coups de pied rageur dans les côtes pendant ce moment de tension où tu dois faire en sorte qu’il ne bouge vraiment pas sans quoi tes relations avec l’infirmière qui aura du le repiquer 3 fois vont nettement se dégrader. C’est surtout garder son self-control pour ne pas insulter la mère qui secoue son trousseau de clé comme une folle au dessus de la tête de son gosse, histoire de faire encore plus de bruit, et qui enchaine en frottant un sac plastique dans tous les sens, jusqu’à lui mettre une chanson dans une langue que tu n’avais jamais entendue avant, mais qui ressemble à s’y méprendre à du Katy Perry chanté à l’envers. Vient le moment tant attendu où tu les accompagne dans la chambre en te prenant pour une hôtelière : « ici, vous avez la sonnette, là le cabinet de toilette, et les repas accompagnant doivent être commandés avant 9 heures. » Avec un peu de chance, l’enfant n’est toujours pas consolé, et il réveille son voisin de chambre, pour se lancer dans un canon improbable.

 

La nuit, il n’y a qu’une auxiliaire, mais deux services : la pédiatrie, et la néonatologie. En néonat’, on a 6 places pour des bébés prématurés (seulement ceux qui n’ont plus besoin d’assistance respiratoire).

La néonat’, c’est très protocolaire. Toutes les trois heures (où 4, pour ceux qui s’approchent du retour à la maison), ils sont nourris. 20h, 23h, 2h et 5h. Donc l’auxiliaire va aider à changer les couches, et donner les bibs, pour les plus vaillants qui ne seront pas gavés.

C’est la petite pause Milka de la nuit. Une fois que le bib est avalé, tu te détends dans le fauteuil, une crevette toute chaude à plat ventre contre toi, et tu prétextes un rot fainéant pour fermer les yeux et savourer le son des scopes au minimum, et celui, très caractéristique, de ces bébés miniatures. Les préma, je les aime bien. Il y a ceux qui ne vont pas très bien et qui nous inquiètent, ceux qui ont besoin de stimulation orale pour apprendre à téter, et ceux qui vont de mieux en mieux. Dans tous les cas, des petites choses fragiles qu’on a envie de cajoler… du bout des doigts…

 

Et puis la nuit reprend son cours, entre les sonnettes et les discussions à trois. En fonction des filles avec qui tu travailles, les sujets seront variables…enfants, voyage, tricot, photos, animaux de compagnie… Pour ma part, autant j’aime beaucoup mes collègues, autant franchement…je préfèrerais m’isoler et fermer les yeux dans un fauteuil. Faire l’effort d’avoir des discussions chiantes la nuit, c’est encore plus dur que le jour. Mais ça, c’est mon asociabilité naturelle…

 

Il n’y a pas de nuit type, en pédiatrie, et s’il y a des choses qui reviennent nécessairement ponctuer chaque heure (le chariot repas à descendre en cuisine, la décontamination du matériel à faire, le ménage, les bibs…) c’est parce que ce n’est jamais pareil d’un jour à l’autre que je me plais dans ce boulot.

Ça me sort de moi. C’est un peu comme le théâtre, je suis dans le rôle de l’auxiliaire de puériculture. Sous ma blouse blanche difforme, je ne suis plus moi, où alors différemment. Je suis là pour accompagner des enfants durant leur passage à l’hôpital.

Et c’est bon, d’exister autrement que pour soi, parfois…

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S
<br /> Casimor, j'aime tes commentaires, je suis sûr que tu as déjà goûté les plaisirs de l'enfer, pour écrire des choses avec autant d'imaginaire. Que vive la farce, le futile, et les bulles, dans la<br /> vie, dans les textes... Satan a mieux être !<br />
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C
<br /> Le cas de la patiente de la 327 m'intrigue au plus haut point. Tomber enceinte en étendant son linge me paraît relever d'une dévotion toute particulière aux tâches ménagères, ce qui me laisse<br /> particulièrement rêveur. En tant que personne âgée de vingt deux ans, ayant besoin d'une aide à domicile en permanence pour m'éviter toutes les tâches sordides et ingrates du quotidien,<br /> j'aimerais obtenir les coordonnées de cette dame, sous réserve, évidemment, que son bébé ne soit pas atteint de bronchiolite, condition sine qua non d'une collaboration saine et sans ambiguïté<br /> entre nous. Il ne faut tout de même pas pousser papi dans les orties ;-)<br /> <br /> Je suis également intéressé pour une hospitalisation de trois semaines pour refus de me rendre sur mon lieu de travail. En effet, mon patron me refuse systématiquement l'augmentation que j'exige<br /> dans le cadre de mon ancienneté de deux mois, et le travail de manutention pour lequel on me paie me provoque des essoufflements à répétition qui m'obligent à des dépenses inconsidérées en<br /> déodorants, savons et barils de lessive, lesquels ne sont évidemment pas pris en charge par mon s*** d'employeur !<br /> S'il m'était possible d'être hospitalisé dans une chambre double avec la jeune fille à qui je me ferai un plaisir de monter mon torse, j'en serais ravi. Non pas que je sois particulièrement<br /> exhibitionniste mais voyez-vous, à mon âge, on a plutôt le sang chaud, et plutôt que d'avoir à endurer des remarques désobligeantes de la part de vieilles personnes froides et hostiles autant<br /> prévoir dès à présent toutes les conditions pour un séjour agréable et sans heurt, et qui ne soit pas que bénéfique pour les comptes de l'hôpital.<br /> <br /> Par contre merci de me placer en retrait, dans un endroit à l'abri des horribles cris des nouveaux nés, car je ne les supporte pas. Ayant été moi-même un chérubin insupportable (on me surnommait<br /> le décibel), je me suis immunisé contre ce genre de patience pathétique, qui, vous le conviendrez, demeure malgré tout une sépcialité de la gente féminine.<br /> Bref, tout ça pour dire que cet article a parfaitement vendu un séjour 5 étoiles dans votre hôpital, et que je me sens déjà à moitié parti sur le bon chemin de la convalescence.<br /> <br /> <br /> Meilleurs vœux 2013 !<br />
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S
<br /> Et j'adhère totalement au message de Satan... phrase au combien imporbable en cette veille de fin du monde ;)<br />
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A
<br /> <br /> haha! tu adhères, moi j'adore!<br /> <br /> <br /> <br />
S
<br /> A coup sur, l'un de tes meilleurs, j'en ai des frissons! C'est une vraie chance de faire des métiers qui touchent à l'humain, comme tu le dis si bien à la fin de ton texte.<br />
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A
<br /> <br /> toi, tu as les hormones en ébullitions! ça sent l'accouchement à plein nez! (merci cousine!!)<br /> <br /> <br /> <br />
M
<br /> Enfin j'ai pu lire cet article ! Et bien on doit difficilement s'ennuyer dans ce genre de métiers, j'espère que tu t'épanouis enfin ma belle :)<br /> <br /> <br /> Je t'embrasse trèq fort<br /> <br /> <br /> Mélou<br />
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A
<br /> <br /> "enfin j'ai pu lire cet article"...ça sent le chemin de croix de la fille qui n'a internet que par intermitences, ça!<br /> <br /> <br /> ça c'est sur qu'on ne s'ennuie pas en pédiatrie. Il y a autant de prises en charge qu'il y a de patient, et cette variété est une vraie richesse humaine...<br /> <br /> <br /> moi aussi je te bise bien fort!<br /> <br /> <br /> <br />