[ En aparté… à ma famille. Ne voyez dans ce texte amputé rien de plus que ce qu’il est : une histoire fictive que n’importe quel quidam aurait pu écrire à propos de ses propres ancêtres.]
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Dans l’intimité de sa chambre, tout près d’une vierge recueillie, il y a cette photographie ; seule sur la table de chevet.
Un portrait monochrome.
Dans son cadre, sous une moustache fraichement taillée, il esquisse un sourire épanoui, et ses yeux confidents ne semblent dire qu’une chose : « je suis heureux. »
Il a peut-être trente-cinq ans, de l’allure, les cheveux gominés, une raie sur le côté –on ne se fait pas tirer le portrait tous les jours, en 1947– il est l’archétype absolu d’un homme. Beau, sûr de lui, les blessures de la vie bien enfouies sous des apparences évidentes mais jamais ; jamais avouées. « La vie est belle » comme un leitmotiv avant d’entamer chaque journée.
…
Sa chambre comme un musée, où tout est relique ; de la vieille tapisserie aux meubles déjà caressés par les mains de quatre générations. Où les photos ne regardent plus que les morts.
Sa chambre à la porte invariablement fermée, et dans laquelle je demande la permission pour entrer.
Juste le temps de laisser fureter mes yeux partout, le temps qu’elle me rattrape, qu’elle s’accroche à moi comme à une seconde canne, et qu’elle me guide jusqu’au secrétaire qui cache une toute petite partie de sa vie. Mais peut-être bien la principale.
Elle s’accorde avec moi des albums que l’on va regarder, et plus c’est vieux, plus c’est enterré, plus il me paraît qu’elle s’en souvient.
Aujourd’hui, c’est son mariage, que je voudrais voir. Le reste ; l’avant, elle me l’a déjà raconté inlassablement, de visite en visite, de rare en bien plus rare. Tous ces protagonistes dont elle n’a de cesse de me rabâcher les noms que j’oublie d’une fois sur l’autre, et sur lesquels je pose des questions bêtes pour qu’elle me réponde sur le ton de l’évidence, parfois avec un soupçon d’agacement qu’elle-même ne devine pas, alors qu’elle n’est plus avec moi mais en pleine époque seconde guerre.
Je crois que mon Alzheimer précoce est ce qui aura sauvé nos relations.
Je crois aussi que j’ai toujours été trop lâche avec ma grand-mère.
Mais il paraît qu’à 90 ans il n’est plus l’heure de faire une psychanalyse.
Le bonheur, c’est passé, aujourd’hui tout fout le camp.
Mamie s’autorise à sourire, mais ça ne doit pas durer, elle ne doit pas oublier que dans la solitude de son salon, elle s’est fait la promesse il y a des années de ne plus jamais avoir l’air épanoui. Alors vite elle se referme, et trouve le premier prétexte pour bougonner.
J’appréhende les premiers instants avec elle, ne sachant jamais comment je vais me faire recevoir.
Je l’embrasse avec effusion, et à la façon qu’elle aura d’accepter ma bise, je sais tout de suite comment vont se passer les heures à venir.
Je mets du zèle à ma bonne humeur, et dans mes sourires et la tendresse que je lui porte, j’espère qu’elle comprend tout ce qui transpire d’amour derrière…
Comme toute vieille personne, ma grand-mère est une femme laissée abattue par la vie. Et comme beaucoup de vieilles femmes, elle est veuve. Donc bien trop seule.
Une solitude très subjective mais qui la pousse à s’emmurer derrière des remparts couverts d’épines contre lesquels longtemps je n’ai pas eu envie de me frotter. Et puis un jour, elle est devenue la seule survivante des quatre piliers qui ont œuvré à la création de mes parents. Alors j’ai enfilé des gants et je me fraie un chemin pour l’atteindre. Très égoïstement. Juste pour moi et elle.
Mais quand je vais la voir maintenant, je n’ai plus envie de lui parler de moi, puisque si ça compte, ça ne compte pas assez, ça compte moins que ce qu’elle pourrait me raconter. Alors tant qu’elle est là et que j’irai la voir, je lui demanderai de me parler d’avant, de me parler d’elle. Je m’inventerai des romances, de la joie, de la vie, à travers les bribes de ce qu’elle voudra bien me donner.
Parce que j’ai compris que c’est tout ce qu’il me reste pour nous inventer une jolie relation :
Ce qui n’existe plus.
Chacun ses drames familiaux, que voulez-vous.
De son amour, de ce qui l’a fait vibrer quand elle était une jeune femme, elle ne me confiera sans doute jamais rien. Je la taquine, je la pousse, je la force à confirmer ou infirmer mes suppositions. Je cherche la faille. Par tous les moyens j’essaie de briser la glace.
Sur l’essentiel, elle reste de marbre. Elle s’est définitivement fermée à toute émotion, et banalise le moindre sentiment. « On s’est marié pendant la guerre, ce n’était pas la joie. »
Elle voudrait me faire croire que même à cette instant, elle n’était pas la plus heureuse.
Mais moi, je sais qu’on ne se marie pas avec son cousin germain en ayant demandé une dérogation à l’église juste pour vivre un mariage sans passion.
Alors on feuillette ses albums. Je scrute à la loupe les visages jeunes et souriants de celles et ceux que je n’ai connu que bien après, dans les rides installées et les chignons dégarnis.
Et enfin je le découvre, émue et fascinée ; celui qui n’aura jamais eu le temps de me prêter ses genoux.
Cet homme charismatique dont je ne sais rien sauf l’essentiel : il aimait la vie, et Sacha Guitry.
Mon grand-père mille fois pleuré dans mes nuits de petite fille, et mille fois chéri dans mes errances mélancoliques.
Il est là, juste sous mes yeux, cet homme fantasmé, unique amour de celle qui à côté de moi commence à baisser les armes et me laisse surprendre un air épanoui et nostalgique.
Tu m’étonne… Dieu qu’il était beau ! Décontracté en petit pull, avec sa raquette de tennis et des palpitations amoureuses pour sa cousine à deux pas de lui.
C’est le début de la projection d’un film muet, teinté d’ellipses et d’images floues, où, spectatrice, je brode mon histoire, sur quelques anecdotes, sur des silences…
…1943…

Émile est assistant électricien de son père, exilé à Marseille, et venu en vacances à la maison de son oncle et sa tante.
Il a 29 ans et retrouve ses 4 cousines après 10 ans d’absence.
Marie-Thérèse est l’ainée des sœurs, elle a 21 ans. N’a jamais été amoureuse. Jusque là, les garçons qui gravitaient autour de la famille étaient présentés à d’autres, à ses amies. Elle, elle vivait par procuration, sur scène, jouant des rôles d’hommes dans des pièces de théâtre. Parfois quand même une femme, la cigarette aux lèvres, accessoire jamais consumé ; et un maquillage de star de ciné.
Je la vois rire sur toutes les photos, avec dans le regard la sagesse que se doit d’avoir l’ainée.
Mais sur le court de tennis, à côté du cousin, c’est une jeune femme amoureuse, qui pose malicieusement dans sa petite robe blanche. Ses yeux pétillent et qu’est-ce qu’elle doit se dire ? « Vite que maman nous laisse avec sa caméra, que je puisse lâcher cette foutue raquette et lui prendre la main ! »
Et Émile amuse la galerie, émoustille les fillettes, et dans ses pitreries souffle un vent de liberté et de folie.
Qu’est-ce qui se passait, quand l’appareil photo n’était pas là pour figer des scènes lisses et bien repassées ? Qu’est-ce qui se passait, dans les coulisses ?
Il devait s’y jouer le trouble, un peu de gène, et quelques baisers volés. Mamie couchée dans son lit, le soir, faisant défiler dans sa tête la suite de cette histoire naissante, touchant du bout du doigt une vie qu’elle s’imagine depuis longtemps surement.
La page d’après ils sont mariés, et s’installent à Marseille, dans un petit appartement.
La vraie vie commence ! On se prend en photo pour envoyer à la famille restée dans la Loire.
Papi fume, comme la plupart des hommes de l’époque.
Au lit, il fume aussi, avant de s’endormir. Et une nuit se réveille, ça sent le feu, et se demande qui fait brûler des feuilles à une heure pareille. Et puis il sent le chaud, sous la couverture en kapok. Le mégot n’est pas dans le cendrier, vite il s’élance avec la couverture foutue, l’inonde sur le balcon, dans des allers-retours à la cuisine avec sa casserole. Et sa petite femme le lendemain, qui n’a rien entendu et demande où est passé l’édredon…
Il ne fumera plus jamais au lit. Mais c’est un cancer du poumon qui lui fera casser sa pipe 39 ans plus tard, un an avant ma naissance.
…
C’est tout ce que je sais. Le reste ne sera jamais rien d’autre que fabulation de ma part.
Mais si je vis avec le regret de ne pas l’avoir connu, si je me demande comment serait mamie aujourd’hui s’il était toujours là ; au moins je me console dans ces après-midi où l’on remonte le temps ensemble.
Elle dans ses souvenirs, moi dans mes divagations romanesques.
Après tout, ses vérités lui appartiennent, et si elles sont aussi jolies que celles que je m’invente, je veux bien sereinement les lui laisser emporter au paradis.