« Elle est où la stagiaire ?! »
Cette question d’infirmière posée en gueulant dans l’office de soins symbolise assez bien le sentiment que j’ai eu 6 stages durant de n’être qu’un nom commun, dénigré à volonté.
Stagiaire où le statut de sous-merde.
Celle qui ne sait rien faire, qui n’a pas le diplôme mais qui pique le boulot des autres. Qui parfois le fait mieux et qu’on déteste pour cette raison.
Celle qui n’a pas de prénom –ou tous les autres sauf le sien– qui doit s’intégrer en silence, et dont l’avis n’intéresse personne.
Je pourrais dire « je m’en fous, j’ai mon diplôme ! » Mais j’ai la rancune assez farouche, et l’appréciation générale rédigée par les auxiliaires du service de pédiatrie où je viens de passer un mois me laisse comme un goût de produit vaisselle bas de gamme au bord des lèvres. Voire même, pour riposter à ce bizutage qui s’est fini sous la douche pour ma copine de promo, me donne des envies de réplique à grands coups de morphine injectée direct dans le corps vitré de l’œil.
Et ce n’est pas de la mauvaise foi : « (…) n’est pas encore très à l’aise dans sa relation avec l’enfant et sa famille, du fait de son manque d’expérience. » En fin de formation d’auxiliaire de puériculture, ça fait tache. J’aurais bien expérimenté de lui lacérer le visage avec les bordures de ma feuille d’éval, histoire qu’elle rajoute qu’à défaut d’expérience, je suis pleine de ressources ; mais soyons réaliste, j’aurais définitivement grillé toutes mes chances d’approcher un jour un autre enfant.
Élève psychologiquement instable : recalée.
L’élève en stage c’est l’aubaine du professionnel peu scrupuleux. De la main d’œuvre gratuite.
Une ombre dans le dos de sa référente, un juge impitoyable et silencieux de la moindre de ses actions. Je comprends la pression ! On se laisse tous aller à de mauvaises habitudes au boulot, et la stagiaire en cours de formatage, qui connait les protocoles mieux que les diplômées, c’est rageant.
Alors elle paie, la petite théoricienne qui ne sait rien de la réalité du boulot.
Lits au carré, bio-nettoyage, tours et détours au labo, en réserve, à la pharma, en radio, décontamination, installation de bassins, vidange d’urinal, et on recommence, jusqu’à l’humiliation, jusqu’au dénigrement complet à l’avant-dernier jour du dernier stage :
« Je vais aider l’infirmière à poser une voie centrale, tu vas faire les lits, ça tu sais faire »
Justement, je me disais qu’assister à des soins que je n’ai jamais vu, ça pouvait être formateur…
Au vu du merdier qui règne dans les services, je n’avais juste pas bien saisi que ça n’arrangeait personne d’avoir du personnel qualifié dans un futur proche…
Parce que si elles font preuve d’un laxisme à toute épreuve envers leur propre pratique, elles n’hésitent pas à t’accuser de tous les travers du service. Quelque soit l’erreur, c’est à toi qu’on vient demander des comptes. Et le jour où il arrive une vraie merde au point que l’infirmière se fasse dessus, tu deviens la bête noire du service. C’est toute l’équivoque de ce statut d’élève, dans un milieu où la responsabilité professionnelle est sans cesse sur le fil du rasoir. Je n’ai pas commencé, mais je suis déjà désabusée sur la notion de cohésion d’équipe.
Résultat, j’attaque en pédiatrie la semaine prochaine avec mon nouveau statut de diplômée et c’est là que ma formation va vraiment commencer.
Et comme je sens qu’on va encore m’accuser de voir le verre à moitié vide (ce qui n’est encore pas assez) je dirais qu’heureusement il y a quand même dans ce nid de vipères aux langues de putes celles qui ont gardé une objectivité bienveillante. C’est toujours précieux de constater qu’on est aussi reconnue pour ses qualités. D’autant plus précieux que les éloges sont rares, dans un milieu où les filles sont amères.
Y’en a des biens, comme le chante Didier Super, elles n’ont juste pas encore pris leur fonction !