Et si j’étais née au Burkina Faso, quelle serait ma place dans le monde ?
Je serais la femme d’un mari qui ne reconnaitrait pas cette petite fille que j’aurais sortit de mon ventre. Il nous jetterait dehors sans sentiments, convaincu de sa toute puissance et de son bon droit, certain qu’il ne peut être le père puisque c’est une fille ; alors que ce bébé je l’ai évidemment fait ailleurs.
Si j’étais née là bas, ma propre famille ne voudrait pas m’accueillir avec ce petit bâtard dans les bras. On ne comprendrait pas que je ne l’ai pas déjà étouffé contre mon sein, ou juste caché plus loin dans un buisson. Un bébé ce n’est rien encore. A quelques semaines d’existence, il n’a pas encore une vie qui lui appartienne.
Si j’étais née à Ouagadougou et que mon enfant devenait la cause de ma perte, qu’ensemble on ne puisse pas survivre, mais que séparément, lui ait une chance, cette petite fenêtre ouverte sur une lueur d’espoir ; j’irai l’abandonner à cette femme blanche, au centre qui accueille tant d’autres petits mal-nés comme le mien.
Et puis j’irais vomir tout ce que je sais au bord d’une route sèche de soleil avant de repartir sans plus le moindre sens à ma vie.
– Elle sait qu’ici elle va l’abandonner, qu’on va l’emmener signer un papier et après l’enfant va être adopté il aura un autre nom, une autre famille ?
– Elle dit qu’elle a comprit et qu’elle est d’accord pour ça. Elle veut le bien de l’enfant. Elle ne retournera plus chez son mari, mais chez sa famille.
– Alors elle va expliquer à l’enfant ce qui se passe, et lui dire qu’elle l’aime ; c’est important, même si l’enfant ne comprend pas ; pour le rassurer.
Allez, elle lui fait un bisou ?
Et des bras se tendent pour arracher le bébé à sa mère.
La violence des mots, et des images ! Je traiterais le père d’enculé que ce serait encore du miel dans ma bouche…
Et cette jeune mère, les seins lourds de tout cet amour gâché !
Les yeux baissé, résignés, qui ne peuvent plus cacher la déchirure si violente, l’éventration, le vide infini, d’être une mère inutile, orpheline de son enfant. Une mère qui ne l’est plus que dans sa tête, dans sa solitude, dans sa souffrance.
J’ai vu cette mère, depuis mon canapé, sur mon écran géant. Une pathétique larme à l’œil devant plus d’injustice que supportable, en pensant à mon bébé à moi, qui dort profondément, fatigué d’avoir essayé de dire ses tous premiers maman. Ceux là même qui transportent aux sommets du monde, qui t’arrivent en pleine face avec une telle force et si soudainement que tu n’as pas eu le temps de te blinder avant de recevoir cette confiance inconditionnelle que te donne celui qui a grandit en toi, et puis à côté de toi.
Je réalise de nouveau la puissance infinie de ce lien avec mon enfant, alors que je croyais avoir déjà caressé les parois de cette bulle d’amour immense, sans imaginer qu’il soit encore possible d’en repousser les limites.
Et malgré tout ce débordement de sentiments, hier je me suis demandé ce qu’était la force de cet amour, face à celui de cette mère qui –si tellement proche de son sens littéral– donne sa vie pour en offrir une à son enfant…
Je suis allée me coucher, et j’ai écouté dans le silence de la cité, la respiration d’Arthur.
Je crois que j’ai encore trop d’eau dans le cerveau, ou alors il y a un truc qui m’empêche de penser je sais pas, mais j’arrive toujours pas à comprendre comment on peut laisser des injustices pareilles venir frapper au cœur de tant de miséreux.