Rendez-vous ce matin avec l’anesthésiste. Ah ! Les joies de l’hôpital…Avec une demi-heure d’avance, on entre dans son bureau avec une heure de retard…Et tout juste si c’était pas de notre faute ! L’anesthésiste ce matin semble à deux doigts de la crise de nerf ; au bord du gouffre ; elle est mûre pour l’internement. Cette femme est en pleine détresse, et nous, impuissants, on ne peut que la comprendre. On est en 2008, dans un pays développé, riche, plein de valeurs éthiques et morales. On nous remettrait presque de la religion au petit déj’. Et pourtant, l’hôpital va mal. Très mal. Si mal qu’un médecin anesthésiste n’arrive même plus à faire son travail dans des conditions décentes.
Avec l’imminent déménagement du service maternité à quelques centaines de mètres de l’hôpital, c’est l’anarchie ici. Les secrétaires donnent les rendez-vous aux futures mamans à tour de bras, à l’aveuglette. Dès qu’un créneau est libre on en case une. Aujourd’hui c’était mon tour, alors quand j’entre enfin dans le bureau de l’anesthésiste et que je lui avoue que je n’ai pas encore vu d’obstétricien chez eux ; elle commence à convulser.
Seulement moi, je ne savais pas qu’il fallait d’abord avoir vu une sage-femme, avant ce rendez-vous d’anesthésiste. Et c’est malheureusement là qu’est la limite de notre compréhension/compassion avec ce médecin. Excédée, stressée par ses conditions déplorables de travail, elle en perd toute considération pour les personnes humaines qu’elle reçoit dans son bureau. Ce matin je me suis sentie une moins que rien. J’ai perdu toute mon individualité. Elle ne s’adressait pas directement à moi, mais à mon homme, Jérôme. En parlant de moi à la troisième personne, du singulier ET du pluriel. J’étais comme toutes les femmes : « avant 68 elles voulaient choisir quand faire leurs enfants, mais aussi ne pas avoir mal (j’ai dis que je ne voulais pas de péridurale). Maintenant on a réussi avec le discours écologique (si si, écolo, elle l’a dit) à les convaincre qu’il fallait souffrir et mériter son enfant. »
Et moi bien sur, incapable d’ouvrir la bouche. Déjà, pour elle, c’est comme si je n’avais pas été dans la pièce ; et puis moi, ce discours tantôt médical, tantôt révolté et subjectif, ça m’a scotchée. Trop de manque de confiance en soi, c’est vraiment pas bon dans ces cas là. J’étais tellement abasourdie par ses propos que je n’étais pas sûre de bien comprendre. Je nageais en plein discours dadaïste : j’étais dans l’abstraction la plus totale.
Débriefing avec chéri, au retour vers la voiture. Si si, j’ai tout bien compris. Je suis comme les autres femmes enceinte contre la péridurale : une idiote qui croit être libre de choisir et qui après trois heures de douleur vais claquer des doigts pour qu’on vienne me poser le cathéter. Enfin je suis prévenue, si par malheur j’accouche dans la nuit, alors qu’en mars, de nuit, il n’y aura qu’un médecin et uns anesthésiste, il ne faudra pas compter sur elle pour le poser en urgence.
Pour terminer, en dehors de toutes ces considérations ; moi je vais devoir prendre du recul, et réfléchir. Rien à foutre du discours des écolos. Moi si je veux pas de péridurale c’est pas parce que je suis maso. Encore moins parce que je pense que ça me donnera le droit de mériter mon gamin. Je me dis seulement que des millions de femmes s’en passent et que je suis pas une douillette tant que ça. Dans notre société où l’on refuse la souffrance en bloc, on assiste les gens, on en fait des handicapés de la vie. L’accouchement hyper médicalisé, hyper contrôlé, est-ce que c’est ça la liberté ?
Finalement en sortant de son bureau, j’étais confuse, je me demandais même si j’étais pas complètement irresponsable d’envisager me passer de péridurale. C’est fou comme une personne, grâce à son discours, et son statut, peut vous culpabiliser et vous faire douter. C’est sur que s’il y avait un problème lors de l’accouchement ; sans péridurale les complications pourraient être très grave. Mais comment le prévoir ? Serais-je totalement inconsciente si je la refuse ? Dois-je céder, sous prétexte que c’est mieux pour le bébé ? Et s’il y a vraiment un problème et que le bébé en subit les conséquences, est-ce que j’arriverais encore à me regarder en face ?
Bon sang, mais alors nos mères sont des héroïnes, des femmes extraordinaires qui ont su prendre le risque, qui ont dit non, et qui ont survécu… !
J’vous jure, y’a des jours, comme ça…