Une autre journée au boulot. Je traîne des pieds, j'arrange les piles de livres sans grandes convictions. On est lundi, la semaine va être longue. Dans ce système mercantile, je travaillerai donc dimanche aussi. J’ai choisi. Je balaie le rayon du regard, à l’affût du moindre client qui aurait besoin d’un conseil. Mais en fait, dans l’esprit des gens, je ne suis rien de plus qu’une vendeuse en chemise blanche, avec un badge et des chaussures de sécurité plus sexy tu meurs. Pour la plupart, il est loin d’être acquis que je puisse avoir une quelconque qualification. Je suis leur dernier recourt, si vraiment ils avaient envie de se marrer et de voir ce que ça fait de demander conseil à une jeunette qui a l’air en galère avec sa pile de livre défiant l’équilibre.
Quand soudain, une petite blondinette de sixième vient me voir : « On doit lire un livre pendant les vacances, je sais pas quoi choisir… » Moi, plus habituée, prise au dépourvu, réjouie quand même de me sentir utile, je l’emmène vers le rayon qui la concerne. Un miracle n’arrivant jamais seul (si ?), il y a sur l’étagère ce livre que j’avais adoré lors d’un salon du livre jeunesse. Je lui en parle, animée par mon heureux souvenir. La mère arrive : « il fait combien de pages ? Parce qu’on part en vacances, la petite aura autre chose à faire, et si elle a pas le temps de le finir, c’est moi qui vais devoir me le farcir » (la paraphrase est à peine exagérée dans le style, l’idée est vraiment la même). Je lui propose un Pennac que je n’ai pas lu, mais moins épais, puisque c’est ça ma nouvelle réalité de travail. Cette fois c’est le père qui y va de son commentaire : « mais tu vas pas lui en prendre deux ?! Choisis-en un au hasard, qu’est-ce que ça peut faire » (citation exacte, à la virgule près. Ça s’invente pas ces mots là). Une autre cliente me demande ailleurs. Je demande à la mère si je peux les laisser ; oui oui. Lorsque je reviens dans le rayon, après leur départ, je me retrouve devant mon échec. Le livre que j’avais défendu avec enthousiasme est resté là, comme un trésor abandonné.
Un peu plus tard, un j’eun qui en veut, au profil d’armoire à glace s’empare d’un manga et s’assoit sur une pile de livre posé sur une table basse. Pour les fêtes, nous avons du nouveau mobilier tout neuf, comprenant un banc. Je lui fais remarquer, surtout que ce sera sûrement un peu plus confortable. Le type se lève, visiblement un peu énervé. Encore plus tard, je reviens au même endroit avec une cliente, le mec s’est de nouveau assis, sur les livres. Il me voit arriver, je lui lance un sale regard. À son niveau, je lui dis que le banc est toujours là : « Ouais c’est bon, qu’est-ce que tu joue à la flic ? Tu crois qu’avec ton petit salaire de merde tu peux te permettre de faire le flic ? Tu peux pas te contenter de vendre des livres ? » Sur quoi il a changé de rayon pour s’asseoir sur une autre pile de livre. Heureusement je suis partie en pause juste après.
Est-ce que c’est lui qui a raison ? Est-ce que je dois vraiment fermer les yeux sur tout, tant que je bosse dans cette grande surface ? C’est sur que tout est à critiquer, et qu’à mon niveau de renfort pour les fêtes, je ne pourrais rien changer. Malgré tout je n’arrive pas à me résoudre. Quand je vois des gens qui maltraitent le bouquin, je ne peux pas rester stoïque. Être confrontée à ce type de public, je crois que c’est le pire des aspects de mon boulot. Je n’ai aucun moyen de défense, et j’aurai tendance à me laisser affecter.
Dire qu’il faut que j’y retourne ce soir…