Un jour, mon papa, –philosophe contemplatif à ses heures perdues– m’a dit cette vérité crue :
« Ma fille, on est tous le con de quelqu’un. »
Pour être plus juste, il faudrait dire qu’on est le con de beaucoup. Le con de celui qu’on n’a pas vu arriver et qu’on oblige à piler alors qu’on s’engage à un céder le passage avec un petit signe qui arrive trop tard genre « oups, désolé ! » ; le con de la buraliste parce qu’on hésite trois fois sur le paquet de clopes qu’on veut prendre et qu’elle a pas que ça à foutre que de s’occuper des indécis ; le con de celle qui nous vois prendre le dernier Kinder Bueno du rayon, parce que contrairement à ce que nous fait croire Tony Parker, on n’a pas du tout l’intention de le partager...
Bref, il y a des milliards de façons d’être le con de quelqu’un, mais finalement, tout ça, ce n’est qu’une question de point de vue, de seuil de tolérance, d’acceptation de la différence, d’amour-propre, d’éducation, ou plus largement, de valeurs belles et nobles…
Moi, parmi tant d’autres, je suis la conne de ma voisine du dessous.
Elle ne me l’a pas dit clairement en face, on ne se connaît que de vue, mais je sais qu’elle sait que je sais que je suis sa conne.
Hein ? Quoi ? Mais comment ?
Mais parce qu’un immeuble, c’est une communauté sans intérêts communs ; c’est une microsociété qui se reconnait sans se connaître ; c’est un mélange des genres qui fort heureusement n’a plus ses latrines sur le palier…
C’est un hall de gare au travers duquel tous les étages se mélangent, on sait qui habite où, qui vit avec qui, qui est seul, qui a la même nounou géniale que celle que les garçons ont aimé pendant 2 ans, on se croise aux boîtes aux lettres, sur le parking, on se familiarise avec les allées et venues de quelques uns, parfois on échange quelques mots, rares fois, on sympathise vraiment.
Le nec plus ultra pour être au courant des potins étant de sympathiser avec quelqu’un qui sympathise avec tout le monde. Et qui ne sait surtout pas tenir sa langue. Et ce quelqu’un existant pour de vrai dans mon immeuble, je sais donc tout le bien que ma voisine du dessous ne pense pas de moi.
Et franchement, ça me troue le cul. Ouaip. Parce que depuis 3 mois je me prends des réflexions –par personne interposée, en plus– sur mon mode de vie, alors que je suis pas la pire des voisines qu’on puisse avoir, je pense, donc oui, ça me gonfle.
C’est comme un mauvais revival impliquant notre voisine du dessus dans notre ancien appart’. Vieille acariâtre aigrie qui gueulait depuis sa porte entrebâillée « mais c’est pas bientôt fini ce bordel au troisième !!! » (« Ça fait vibrer tous mes bibelots ! » bêêêê !) et grâce à qui on s’était reçu un courrier bien sentit de notre agence locative. A croire que notre séparation avec Jérôme se serait passée dans les hurlements et les fracas de vaisselle. Mais non, on avait juste des garçons enthousiastes entre 17 et 20 heures.
Sauf que ma voisine du dessous, elle n’est ni vieille, ni aigrie. Peut-être acariâtre à mon endroit, comme elle a au moins l’honnêteté de ne pas me sourire quand on se croise. Alors qu’Antoine serait prêt à se jeter de tout son élan sur sa jambe pour lui dire bonjour. Elle ne sait pas l’opportunité de tendresse (mais qui peut laisser des ecchymoses) qu’elle laisse en plan à quelques mètres d’elle en se ruant sur la porte d’entrée, c’est pour ça.
Ma voisine du dessous, c’est une jeune –plus jeune que moi ; c’est dire– célibataire en fonction des jours du mois, bien gaulée, discrète et travaillant dans le milieu médical. (Quitte à avoir un indic, autant que les informations aillent dans les deux sens, même si je n’ose imaginer la représentation qu’à l’inverse elle doit se faire de moi…)
Et tout a commencé le jour où j’ai appris que je passais trop l’aspirateur. Mon carrelage est blanc, mes enfants mangent par terre, ils me ramènent tout le gravillon de la création sous leurs chaussures à crampons, et tout l’été ma conne de voisine du dessus (rires) a épousseté ses tapis à son balcon, quand mes fenêtres étaient grandes ouvertes. Certes mon aspirateur franchit le mur du son quand il est au maximum de sa puissance, mais ça va, si je le branche 10 minutes tous les 2 jours, c’est bien le maximum. Et en plus je le passe l’après-midi pour être sure qu’elle n’a pas travaillé de nuit la veille…
« Tu pourras lui dire qu’elle arrête de marcher avec ses talons à 8h du matin ? »
Oui, il m’arrive de faire les choses bien quand j’emmène mes fils à l’école. Un « T’es belle maman ! » vaut bien de souffrir de gonarthrose dans 10 ans ! Mes pompes sont le dernier truc que j’enfile le matin, et je ne fais pas un défilé dans mon salon avant de sortir de chez moi. Et d’ailleurs, c’est parce que je porte tellement peu mes talons qu’ils prennent la poussière et que, donc, je dois passer l’aspirateur…
L’intermédiaire, la bouche en cœur, qui pense maladroitement ménager la chèvre et le chou, me fait passer un ultime message.
Faire tourner une machine à 20h, c’est le mal. Même quand elle travaille de nuit, je ne crois pas qu’elle se couche à 21 heures, faut pas pousser mémé dans les orties non plus. Enfin pour sa défense, ma machine a l’essorage frénétique. Vraiment. S’asseoir dessus les dix dernières minutes du cycle est une expérience fabuleuse pour les périnées relâchés. Et pour les enfants en mal de parc d’attractions, aussi.
Mais les princesses, ça vit dans les châteaux, mademoiselle. Pas dans un immeuble de seconde zone où des mères célibataires utilisent leur électroménager jusqu’au bout du bout de leurs capacités sonores.
Alors au prochain cafardage, je ligote le messager devant sa porte et sur le bâillon je collerai un mot : « L’intermédiaire ayant un tuyau d’aspirateur dans la trachée, merci de traiter dorénavant directement avec l’intéressée. Elle paie le café. »
Au cyanure, le café.
Dans les maisons modernes, il ya deux sortes de voisins: ceux du dessus qui font toujours du bruit, et ceux du dessous qui se plaignent toujours pour rien. |Anonyme]