Un texte, que j'ai écris il y a quelques mois.
Mon cher petit D…
Je t’ai rencontré il y a environ deux ans, un minuscule passage dans ma vie professionnelle, mais ton histoire tragique était restée dans un coin de ma tête. Tes yeux noirs et rieurs, aussi.
Tu es revenu occuper un lit chez nous depuis quelques semaines pour une opération, et pour une raison que je préfère ignorer, tu n’es pas rentré chez toi pour ta convalescence.
Quand j’ai appris que tu étais là, mon cœur s’est prit pour un totem de parc d’attraction, hop un petit tour dans la gorge avant de redescendre à toute balle dans les viscères, y faire des rebonds de plus en plus lents mais qui te foutent simultanément la nausée, l’adrénaline, l’excitation et la gerbe.
Oui, c’est tout l’effet que tu me fais, ma mouette !
Comme à chaque fois que je passe la porte de ta chambre maintenant.
J’ai une tendresse infinie pour toi, que je voudrais garder pudique, juste pour moi, mais je n’y arrive pas.
Au début on m’a dit que tu faisais le difficile, avec les gens que tu ne connais pas. Maintenant quand tu entends ma voix, tu réagis, et parfois même, tu pars dans des éclats de rire. Bien sûr, tu en gardes aussi pour les collègues –heureusement– mais j’ai l’impression d’avoir établie une complicité avec toi. Précaire, comme tout ce qui doit se passer dans ta tête, mais bien là. Alors quand on vient s’occuper de toi, je te papouille, je te fais des bisous qui claquent, qui pètent, on joue à la p’tite bête qui monte, qui monte… Et puis au moment de te laisser pour que tu dormes, je pose ma main sur ton front et te fais un bisou tout doux sur la tempe pour te souhaiter une bonne nuit. Je sais bien que ce n’est pas mon rôle, mais quand même, ce n’est pas drôle de passer six semaines tout seul dans une chambre, quand on a neuf ans.
Ce qui ne doit pas être drôle tous les jours non plus, c’est d’être dans ta peau, tout court. Ton sort est tellement injuste que ça me prend aux tripes. J’en ai vu d’autres, mais toi… Je ne sais pas pourquoi toi, d’ailleurs. Peut-être parce que les autres c’était la fatalité. Toi, c’est de l’injustice. Bien que les deux soient toujours liés…
Un accident de voiture. Deux bébés dedans. Toi, et ton frère jumeau, lui complètement indemne. La première fois que je me suis occupée de toi, je travaillais de jour, et ta famille était venue te rendre visite. Plus tard, je sors d’une autre chambre et je croise un petit garçon brun qui court dans le couloir ; ton frère évidemment. Je le savais, que ça ne pouvait pas être toi –tu ne tiens pas debout– mais une fraction de seconde, j’ai quand même cru au miracle. Comme une ironie du sort. Dr Jekyll et Mr Hyde…
Je suis contente d’être de nuit, j’aurais du mal à recroiser ton frère comme le miroir de celui que tu aurais dû être sans aller me cacher pour cracher la boule de larmes que j’aurais nécessairement au fond de la gorge. Le plus frustrant, le plus douloureux, dans toutes mes projections, c’est de n’avoir pas la moindre idée de ce qui peut se passer dans ta petite tête d’enfant chafouin. Parce que oui, malgré tout tu restes un coquin et tu cherches l’échange avec nous. J’adore quand tu coinces la cuillère dans ta bouche quand on te fait manger, et que dès que tu entends notre réaction tu pouffes de rire et propulses à travers tes dents tout ce que tu n’avais pas dégluti ; j’adore quand, au bout de tes bras pliés comme les ailes d’une mouette, ta main attrape mon bras pour me signifier que tu veux que je m’occupe de toi, que tu as peur, ou que tu veux des guilis. Un rire de toi n’a pas de prix, ça me refait ma nuit à tous les coups. Ta bouche si grande que tes dents ont plein d’espace pour vivre dedans, et que tes vocalises sortent en cascade quand tu te décides. Quand je suis avec toi, j’ai en même temps le sentiment de bien faire mon travail, et celui d’outrepasser mes qualifications. En néonat, on nous appelle les « tata » des bébés préma. Je crois que c’est un peu ça avec toi aussi… Fabriquer des instants de vie « normaux » malgré le cadre hospitalier.
Et puis il a eu la dernière nuit de boulot que j’ai faite, où tu m’as renvoyé en pleine face que la normalité, c’est un concept qui ne doit pas être humain, qui n’existe pas, en vrai. Seize minutes à te regarder traverser une crise épileptique sans rien pouvoir y faire, c’était pas cool, ma mouette. Franchement pas cool. Alors je sais bien qu’il paraît qu’on ne se souvient pas de ses crises, et je sais bien aussi que ce ne sont que des projections que je fais, mais pendant seize minutes, j’ai perdu un regard qui est déjà difficile à capter, et il y avait entre toi et moi toutes les limites de ce que je ne pourrais jamais faire pour toi. Ni personne d’autre. Entre toi et moi, il y avait l’injustice. Après, le Valium t’avais tellement séché, que pour le change du matin, tu as à peine ouvert les yeux. Je t’ai caressé les cheveux, fais un bisou sur la tempe en te disant de finir de te reposer tranquillement, et de passer une bonne journée.
Je reviens te voir demain soir, et je sais que je te retrouverai comme d’habitude, soliloquant et des rictus de sourires sur le visage que je verrais plusieurs fois dans l’embrasure de la porte avant de venir m’occuper de toi. Alors comme d’habitude je ferai le clown pour te rendre heureux même si c’est pas longtemps, puis je te souhaiterai une bonne nuit, et je te dirais merci, parce que tout au fond de moi, quelque chose me dit que je sais quand même un petit peu pourquoi c’est toi…