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Constat mal assumé

Hier, je me suis pris quarante ans dans la gueule.

Hier, alors que je passais mon badge pour ouvrir la porte de mon immeuble, j’ai pensé : « il n'y a plus de respect ». Et je me suis revue dans le salon de ma grand-mère -contemplant sans la voir la vaisselle exposée sur son meuble vitrine pour ne pas avoir à la regarder elle- qui envoyait valser notre société pourrie jusqu’à la moelle.

Elle avait 90 ans, mais était restée 20 ans derrière.

Le passage au vingt-et-unième siècle s’est fait sans rampe d’accès aux personnes à mobilité réduite, et je n’ose imaginer combien, comme mamie, ont raté la marche.

 

Hier donc, en entrant dans mon Habitation à Loyer Modéré, je constate que la serrure magnétique contre laquelle je dois badger pour ouvrir la porte d’accès a été brûlée.

Moi, archétype de la gaucherie, je me dis encore heureux que ce truc électronique fonctionne malgré tout, sans quoi, nous pourrions, mes pauvres enfants et moi, rester coincés dehors. Puis j’ai pensé qu’on pourrait toujours passer par le garage. Mais l’ouverture se fait aussi avec un bip. (Mon champ lexical technologique est assez vaste.)

Toujours est-il que passée l’angoisse d’imaginer être à la rue, je me suis demandé où était donc le respect.

J’ai essayé de lutter contre cette pensée, de me persuader que ces jeunes désœuvrés ont de bonnes raisons d’en vouloir à un système qui ne les inclus pas et qu’ils n’ont donc pas d’autre choix que de détruire du matériel pour avoir le sentiment d’exister.

Que dalle. Je suis aigrie et revêche.

 

Mais je garde espoir, persuadée que ce petit événement inspirera à nouveau un message sur la porte de la part du gardien.

J'avais été friande du dernier : « si vous n’avez plus de respect pour vous, merci d’en avoir au moins pour les autres » alors qu’un échappé de l’hôpital psychiatrique venait régulièrement vidanger les résidus de sa 1664 dans le hall. Sans parler des flaques infectes et adhésives sous la chaussure, l’âcreté dans l’air des deux étages à descendre était pénible quelque soit l’heure du jour.

J’aurais pu prendre l’ascenseur, mais à cette époque, il était en panne, et trônait sur le bouton d’appel un post-it du sus-dit gardien sur lequel on pouvait lire  « Puisque des petits cons de mes deux ravagent les biens communs, je ne ferais pas intervenir le réparateur. » Du moins, en substance.

On a passé trois mois comme ça, sans ascenseur. Autant vous dire que ma voisine en obésité morbide devait bien maudire Calogero.

Bref, j’imagine que le psychopathe savait lire, puisqu’après ça, il n’y a plus eu d’odeur d’urine. Je me permet le sobriquet, pour l’avoir croisé tellement souvent que j’ai cru un moment qu’il habitait là. Je l’entendais soliloquer et me faisais des petits suspens pour savoir à quel étage j’allais le croiser. Mon intégrité est sauve seulement parce que son éthylisme était chronique et sa démarche mal assurée. Le gars n’avait pas de limites, et alors qu’un couple d’amis venait me rendre visite, il a demandé au mari si sa femme était célibataire, en les suivant clopin-clopant dans l’escalier...

 

Je ne sais pas comment je fais pour conserver mes amis.

Ha si... Je ne les invite pas chez moi.

Et ma vie de couple s’est pendue depuis que je vis ici. Coïncidence? Je ne pense pas.

Non mais il faut voir les gens débarquer chez moi, tambouriner à la porte, le souffle court d’avoir monté les marches deux par deux, pour que j’ouvre au plus vite... J’ai croisé tes voisins en bas, ils attendaient l’ascenseur, fait moi entrer avant qu’ils arrivent!

 

Habiter un logement social, c’est vivre au quotidien l’expérience insolite de la cours des miracles.

Partager l’exiguïté de son palier avec des gens à l’intimité généreuse, au syndrome frontal, et au mode sans filtre, ça donne de la perspective à la vie. Avant nous étions confinés dans un deux pièces du parc locatif privé où j’étais la modeste mère célibataire, aujourd’hui j’ai pris tellement de grade que je peux me payer le luxe de la condescendance. Travaillant dans le social soignant, je vous jure que c’est à finir schizophrène.

Non pas que j’ai une grande estime de ma qualité de vie -quand je prends du recul je vois bien que je pourrais ressembler à tous ces gens-mais enfin quand même, j’avais d’autres aspirations dans la vie que de devoir écouter à travers la porte si la voie est libre avant de sortir pour ne pas croiser le célibataire contraint, qui vit sa bière greffée à la main et occupe son chômage à rager sur du rap dégueulasse, ou ceux qui ont affublé leurs enfants d’un prénom qui sonne comme une punition, et qui se chargent de le crier toujours plus fort à chaque heure du jour, pour être sûrs que l’humiliation s’étende dans tout le quartier.

Je suis puante de dédain, je sais. Je devrais passer plus de temps dans le hall à inhaler la marie-jeanne restée en suspension dans l’air, ça me détendrait la prétention.

Au lieu de ça, tandis que l’aîné de mes voisins lèche les vitres de la porte-fenêtre de ma chambre, je couvre mon deuil d’un appartement lumineux d’un gros rideau occultant.

Mamie, si tu me lis de ton petit coin de paradis, j’ai pas fini de m’en défendre, mais les chiens ne font pas des chats.

 

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L
A quand un livre ?
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