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De l'absurdité des grandes surfaces à s'obstiner à vendre du livre

Qu’est-ce que le livre ? En deux, trois idées non exhaustives, le livre c’est un produit culturel particulier qui demande peut-être un investissement un peu plus difficile à fournir que pour de la musique ou du film, en ce sens que la lecture nous demande nécessairement d’être actif ; il faut faire un petit effort pour ouvrir un livre, mobiliser quelques uns de ses neurones, alors que la musique ou le film ne nous demande pas obligatoirement de fournir cet effort ; ce sont deux formes de divertissement qui jouent plus sur l’émotion que sur l’intellect. La lecture se pratique seul. Le livre c’est donc un objet culturel qui a une grande fonction de divertissement, mais qui contrairement à d’autres supports culturels (notamment pour la musique) a plutôt tendance à exclure qu’à rassembler.

Pourtant, après l’acte de lecture, le livre permet de formidables échanges sur ce qui a été lu, sur des idées d’auteurs, sur des styles, des talents…On parle plus facilement des films que l’on est allé voir au cinéma, que des livres qu’on a lu…Alors que c’est sensiblement la même chose. Avec un livre comme avec un film, on entre pour un temps dans une autre réalité. On accepte les codes qui nous sont proposés, les 3 unités de temps, de lieu et d’espace pour être transporté ailleurs, le temps d’une lecture ou d’un visionnage.

Autant que de cinéastes talentueux, de nombreux auteurs sont entrés dans l’histoire, font partie de notre patrimoine culturel, et sont la mémoire de différentes époques. Nous sommes dans une culture de l’écrit, et malgré l’apparition de nouveaux moyens de communication (téléphone, radio, télévision), le support papier conserve toute son importance ; et je crois sincèrement que le livre tel que nous le connaissons aujourd’hui ne disparaîtra jamais de nos bibliothèques. Les écrans virtuels, l’ordinateur, nos sciences modernes ne supplanterons jamais notre bon vieux livre. Mais je commence à m’éloigner du sujet qui me préoccupe. Nous avons tous un rapport unique avec le livre, et donc une définition propre  de ce que représente pour nous cet objet.

 

Je travaille dans le rayon livre d’une grande surface. J’ai choisi, dans le seul but de gagner de l’argent, d’apporter mes bras –pour porter et ranger des livres ; mon sourire et mon amabilité –pour servir au mieux la clientèle du magasin, à une entreprise qui dégage déjà des bénéfices considérables grâce à l’alimentaire qui doit représenter 75% de sa surface de vente. Il faut savoir qu’en France, les grandes surfaces alimentaires réalisent à elles seules 20% du chiffre d’affaires global des ventes de livre. Je n’ai été embauchée qu’en tant que renfort pour les fêtes de fin d’année. Avec la crise que connaît le secteur du livre en ce moment (et depuis quelques années) et le pouvoir d’achat autant en baisse que le moral des français (on les comprends, avec Sarkozy tout le temps en tête d’affiche, on peut s’interroger sur la qualité de l’avenir. Mieux vaut conserver un peu d’argent pour voir venir), seules les grandes surfaces peuvent se permettrent d’embaucher de la main d’œuvre supplémentaire. Faut dire qu’on leur revient pas bien cher. On les aide à augmenter le chiffre d’affaires et donc à toucher des primes dont on ne verra pas la couleur, et on les décharge pendant 3 mois des tâches ingrates de leur boulot ; tout ça pour le smic. Je ne pourrai même pas prétendre, à la fin de mon contrat, avoir accompli un travaille de libraire car je ne suis là que pour ranger le rayon et renseigner quelques clients.

Mon chef de rayon, qui, j’en suis sure, a dû longtemps hésiter entre une carrière de comique et son métier actuel de commercial, a la prétention de vouloir faire une vraie librairie de son rayon. Sans expérience ni qualification aucune dans le milieu du livre, il ne se démonte pas. Après tout, dans sa tête de petit pois, un livre, c’est comme une boîte de conserve. Quelque part, je suis rassurée car j’ai la certitude absolue que son projet n’aboutira jamais. Malheureusement il s’acharnera (sans trop se fouler non plus) car il est –bien– payé, pour ça ; et jamais il n’ira trouver le grand patron pour lui parler de l’absurdité des grandes surfaces à s’obstiner à vendre du livre.

En ce début de mois de décembre 2007, notre rayon est donc divisé en 3 grandes parties. La littérature adulte ; le pratique, avec tous les beaux livres de photos, cuisine, voyage, animaux, guerres, nostalgie (Femmes d’autrefois, La France d’hier, Il y a cent ans en France, les paysans français…et puis L’Algérie, Le Maroc…eh oui, parce qu’on sait que la moitié de la clientèle de cette grande surface en périphérie de grande ville est d’origine maghrébine) ; et de la littérature jeunesse. Comprenez bien qu’ici j’emploie le mot littérature en tant que terme générique, parce qu’en réalité, j’aurais beaucoup de mal à vous proposer de la bonne littérature dans mon rayon.

 

Le rayon livre de cette grande surface –et j’ose imaginer qu’il est possible de faire une généralité de cet exemple précis– a de nombreuses fonctions, en plus de celle de proposer des livres. Découvrons les ensembles !

Il sert tout d’abord de crèche. Les parents viennent y déposer leurs enfants, pour être libre de faire leurs courses. Comme nous sommes dans une logique où le livre n’est pas un produit différent de ce qu’on trouve au rayon bricolage, boîtes de conserves, ou textile du magasin, on accepte que ces enfants, redevenus libres sans le contrôle parental (qui du reste n’est plus qu’un mythe aujourd’hui, c’est bien connu), décollent les autocollants proposés dans les livres du rayon coloriages en tous genres, pour les aligner sur des feuilles arrachées je ne sais où. On ne dit rien lorsqu’ils usent les piles des livres avec jouet (genre Apprendre la musique avec Dora, Jouer les plus belles mélodies de Noël…). On ferme les yeux quand ils s’affalent sur les piles de livres, tournent avec violence les pages des albums, cornent les couvertures en remettant, mal, les livres dans les étagères, où marchent sur ceux oublié au sol (même les adultes n’ont aucun scrupule à rouler dessus avec leur caddie). Je ne compte plus les cadavres de bouquin à la fin de la journée. Bien que consciente que tout effort est vain, j’essaie d’arrêter les enfants tortionnaires que je prends sur le fait, bien que je sache qu’ils ne sont pas ceux à blâmer. J’ai été embauchée pour vendre des livres, pas pour faire la police. Mais voilà pourquoi déjà rien que le rayon jeunesse d’une grande surface est un concept totalement absurde qui ne devrait pas exister.

 

La soif d’argent rend con. Si si, le patron qui accepte de mettre des livres dans sa grande surface est un adorateur de la valeur pognon qui se dit qu’avec le livre il peut améliorer l’image de son magasin tout en ramenant plus d’argent à la fin du mois. Mais les vrais cons dans cette triste histoire, ce sont bien entendu les éditeurs qui publient des livres comme il fabriqueraient des boîtes de conserves : pour l’argent. Et qui, au lieu de faire leur vrai métier d’éditeur, en respectant les valeurs que l’on attendrait qu’ils respectent, préfèrent faire de grosses remises aux patrons de grandes surfaces plutôt qu’aux libraires indépendants qui se dévouent corps et âme à cet objet qu’est le livre. (Rappelons que tous les éditeurs ne sont pas comme ça.)

 

Après la fonction crèche, le rayon livre d’une grande surface accueille du temps de midi une autre catégorie de gosses : les travailleurs en tous genres en pause déjeuner. Sandwich saucé, ou croque-monsieur dégoulinant de fromage en main, ils déambulent pendant deux heures, saisissent avec leurs gros doigts gras une BD, et s’appuient contre les bacs, bras accoudé sur la tranche des bouquins, décomplexés (c’est la tendance, depuis le 6 mai) ; pendant que d’autres échappent un frite qu’ils ne ramasseront pas. Je ne suis pas plus nourrice qu’agent de nettoyage mais à partir de 14 heures, je passe dans les rayons pour ramasser les canettes collantes et autres serviettes en papier bien grasses laissées en souvenir de leur chaleureux passage.

 

Comme, sauf pour les deux mois de fin d’année, le rayon livre doit se contenter de vivoter, les grands patrons nous ont attribué le rayon des logiciels. Ainsi, bien qu’il soit du côté des rayons son, hifi, téléphonie, nos collègues nous renvoient la balle lorsqu’un client veut un renseignement sur tel ou tel logiciel. Mais ni moi, ni personne du rayon livre ne touche sa bille en informatique, et savoir lequel de Norton ou Kaspersky est l’antivirus le plus à même de protéger l’ordinateur contre les pages de pubs intempestives qui font rager tout utilisateur d’Internet un peu nerveux, voilà une question qui nous renvoie à notre incompétence, et qui irrite le consommateur qui commence à comprendre qu’il se fait balader. (Mais il semble que même s’il se dit que les grandes surfaces l’arnaquent et se foutent de sa gueule, il soit toujours prêt à revenir.) Les employés du rayon livre ont donc cette troisième fonction de rendre irritable des clients qui très justement nous regardent avec mépris lorsqu’ils comprennent qu’on ne fera pas mieux qu’eux, c’est-à-dire, pas autre chose que lire les explications fournies au dos des 2 boîtiers logiciels, pour leur dire très subjectivement lequel nous paraît le mieux. Secrètement, je pense « de toute façon madame, qu’avez-vous besoin d’un logiciel sur lequel la grande surface se fait une marge de 40 euros, alors qu’il en existe des gratuits sur Internet ? »

 

Enfin, le rayon livre d’une grande surface participe à encourager l’acte de consommation irréfléchi. Consommer du n’importe quoi ; de toute façon, c’est les mêmes que ça engraisse : les patrons des magasins, et les éditeurs. La logique de la grande surface c’est d’endormir les gens, d’en faire des moutons. La publicité sur le livre est interdite en France par une loi appliquée depuis plus de 25 ans, mais à travers les prospectus publicitaires distribués dans nos boîtes aux lettres, on sait que notre grande surface préférée aura des Oui Oui dès 1,50 euros et une collection Ô combien magnifique de Jules Verne à 3 euros. Même certains de mes collègues sont aveuglés et restent naïfs par rapport à ça ! Et pourtant, je suis moi-même du genre facile à embobiner.

En vue de Noël, nous avons donc tous les livres chers, pour bien faire gagner de l’argent à ceux qui en ont déjà plein. Mais comme on n’a pas trop de place, on les empile, on les entasse, sur des tables comme pour tester leur résistance aux kilos. En plus il faut que visuellement, ce soit joli. Mais alors gare à celui qui prend un ouvrage et qui fait s’effondrer ce château de livres. Ça arrive tous les jours. On n’est pas des libraires, mais des manutentionnaires. On a tellement de bouquins exposés, qu’on en voit plus un seul. C’est le paradoxe ultime dans un rayon livre de grande surface.

 

Pour tout cela, il me semble absurde qu’un grand magasin continue à vendre des livres. Et après l’absurdité, vient la peine, de constater que notre monde va mal. Alors on se cache, derrière du cynisme et un peu d’humour pour dénoncer des réalités qui ne sont pas belles à entendre. Ça me donne envie de jurer ; jurer qu’un jour j’aurais ma librairie. Mais y paraît qu’on peut jurer de rien. Enfin, si je ne peux pas sauver le monde, je tenterais de me sauver moi, et quelques uns autour.

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J
Tu dis vrai mais que veux tu , nous ne sommes pas raisonable. Et je suis le premier à acheter des livres en grande surface même si je trouve ça absurde... Mais bon l'absurdité est partout la preuve la démocratie peut permettre l'accés au pouvoir de dictateur.
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